Les conversations que l’on a avec ses amis

«Tiens, une question qu’on a voulu vous poser ça fait longtemps : vous baisez souvent?»

«Oui, au moins quelques fois par semaine.»

«Quelques fois?»

«Ben disons de quatre à six fois par semaine?»

«Wow! C’est vraiment pas beaucoup, je comprends pas comment vous faites. Vincent et moi on baise au moins trois fois par jour!»

«Mais on est bien, nous! On aime ça, le sexe, et on le vit bien!»

«Oui.»

«Je sais vraiment pas ce qui vous garde allumés.»

«Ben on est peut-être juste pas des foyers.»

Deux choses : le visage de Vincent, le visage de Sabine.

L’approbation de Vincent à son copain était évidente : nécessairement, il allait acquiescer. Je veux dire, c’est un couple de la fidélité, et c’est ensemble qu’ils se sentent bien, qu’ils sont heureux. Contredire l’autre, c’est admettre une faiblesse, c’est admettre une arythmie.

Il ne faut pas croire qu’il s’agissait là du couple idéal : j’avais eu à quelques reprises des soirées seul avec Vincent, durant ces moments où Charles quittait pour des conférences, ou des voyages familiaux. Malgré l’illusion de bonheur parfait et d’entente idéale, j’avais appris par Vincent que, comme tout le monde, et je veux dire par là comme tous les couples, mais aussi comme tous les duos d’amis ou de connaissances, qu’il existait des tensions derrière l’illusion, qu’il existait quelque chose derrière l’image.

«Tu es en couple, d’accord. Tu aimes l’autre, d’accord. Tu veux le voir souvent, peut-être tout le temps. Surtout au début. C’est agréable, tu sais. Mais ça ne fait pas tout. À la fin, j’aurais bien aimé avoir une relation sexuelle de plus, par-ci, par-là. Et peut-être pas toujours avec lui. J’aime immensément Charles, c’est sûr. Mais.»

Gorgée de bière.

«En même temps, et je veux pas l’admettre, j’ai l’impression que Sabine et Cédric l’ont mieux saisi, ou peut-être un peu mieux : faut pouvoir sortir, faut pouvoir voir et faire autre chose. Et en même temps, j’aime trop Charles pour le faire. Et surtout j’ai l’impression que ça lui ferait mal de juste l’entendre. Je hais le machisme, mais en même temps j’ai toujours l’impression que c’est sa manière d’exprimer une « virilité » qu’il croit peut-être nécessaire, qui dans tous les cas lui semble inhérente. Je hais ça. Le besoin de posséder, de montrer, de tenir en laisse. De se dire que si j’ai envie de vivre une pulsion sexuelle différente, ou avec quelqu’un d’autre, c’est qu’il n’arrive pas à me combler, qu’il échoue en tant qu’homme. C’est tellement loin de la réalité. J’ai juste d’autres envies, d’autres désirs, et je n’ai pas nécessairement envie de les vivre avec Charles. Mais bon : je ferme ma gueule, pour l’instant ça va. Mais je sais pas où ça s’en va.»

Gorgée de bière.