ce soir sous le lampadaire bruyant la lumière coule tes yeux me rappellent l’horloge dans la cuisine mais j’ai oublié d’éteindre le feu. on voit la glace sur la brique en face c’est fou mais tu ne fois pas les câbles électriques t’obnubilent il fait froid dehors mais tu es nu et tu t’en fous. quand la porte s’ouvre en face j’ai peur de me voir sortir je te l’ai déjà dit j’ai peur vraiment le balcon tremble et des fois mes larmes salissent la neige blanche.
Dialogue poétique (extrait)
«Tu as tout bu?
- Oui, j’ai tout bu. J’ai tout bu le vin. La bouteille est vide. Une carcasse. Elle traine quelque part.
- Ce matin, ça sentait le printemps en plein janvier.
- Ça sent bon, du vin séché dans un verre.
- L’inconnu. J’ai croisé l’inconnu encore aujourd’hui. Silencieux. Et grand. Il ne parlait pas.
- Tu dormais aujourd’hui.
- C’est vrai, j’ai dû le croiser en dormant.
- Alors tu ne l’as pas croisé.
- Non, c’est vrai, je ne l’ai pas croisé. Toi, tu as vu quelqu’un aujourd’hui?
- Oui. Une fille. Elle parlait.
- Il faut parler.
- Oui, elle n’était pas silencieuse. Elle ne disait pas je t’aime.
- C’est dur à dire?
- On dirait, oui.
- C’est trop direct?
- Sûrement, oui, sans doute.
- Elle parlait fort?
- Elle parlait très aigu.
- Il parlait très grave.
- C’est vrai?
- Oui. Toi?
- Non.»
Un début de journal
J’aurais beau être entouré de mille personnes, je serais seul. La solitude est un mot qui ne répond pas à sa définition du dictionnaire.
Alors je suis seul, chez moi, couché dans mon lit, à attendre que le sommeil vienne, mais il ne vient pas, le sommeil. Peut-être qu’il est plus tôt que je ne le crois. Il est toujours trop tôt, le temps, quand on n’a rien à faire. Ou bien c’est peut-être le café de ce matin ? Des fois, quand je me lève, il est déjà temps de me coucher. Je ne sais pas, aujourd’hui.
Alors j’attends. D’ailleurs, je n’ai jamais trouvé d’autres manières de dormir que d’attendre. Perdre le contrôle de soi et de sa volonté. C’est ça, le sommeil. Alors tant qu’on veut, tant qu’on désire, tant qu’on aime, le sommeil nous ignore. Le sommeil est probablement aussi seul que moi.
J’ose, l’espace d’une seconde, penser à demain. Je me ravise. Les espoirs et les attentes ne mènent qu’à la déception. Plus qu’au jour le jour, c’est à la seconde, qu’il faut vivre sa vie. Elle dure de toute façon bien plus longtemps ainsi.
Je suis seul, peut-être, chez nous, couché dans mon sommeil, à attendre que mon lit me trouve, mais je ne le trouve plus. Je regarde par la fenêtre et je contemple le soleil qu’ils ont planté tout près, au sommet d’un poteau de fer. Mon eau est orange comme le ciel étoilé.
Je n’arrive plus à regarder le réverbère, alors je regagne mes couvertures, où je finis par m’endormir mollement.
Tiroirs
I
[...] dans le tiroir rouge [...]
II
il était plein de doigts
hier
tu m’as dit que la neige était noire
les réverbères étaient éteints
de toute façon il faisait jour
et nous n’étions même plus à Montréal
en fait j’étais en train de rêver
que tu existais
III
ils regardaient lentement
mais nous n’avions plus de whisky
le ciel de paraffine pleurait.
finalement nous nous sommes perdus,
je me souviens de toi
tu es imprimé sur une photo
IV
c’est un voleur.
le tiroir doré de la femme assoupie
boucle d’oreille perdue
les testicules du taureau
quart de livre mi-maigre chez le boucher
la bibliothèque vidée de savoirs
autodafé devant l’opéra
le courant d’air qui éteint la bougie.
comme un oiseau.
V
tes yeux éparpillés sur mon corps de flanelle
VI
ton sourire rectangulaire
silencieux comme le nouveau-né
immobile comme les vents de la plaine
grand comme le grain de sable
peuplé comme le désert
sincère comme l’amour
VII
il est beau [...] comme ce piège à rats perpétuel
toujours retendu par l’animal pris
qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment
et fonctionner même caché sous la paille
moi, je suis laid comme ce coucher de soleil
qui s’éternise dans les yeux des amants
confortablement installés
au bord du pont Champlain
VIII
et surtout
comme ce tiroir entrouvert
où naissent les idées douces
du couteau dans la plaie violette
de l’océan que l’on aperçoit parfois
sur la lune
quand il ne pleut pas trop
That Willow Fabric – Montréal – 4 novembre 2011
L’espace blanc des yeux clos. L’étourdissement subtil d’un rideau qui n’existe pas. La limite de l’état d’être.




